YOSTORILes Mainsd'Adriapar Michael
Nouvelle · 23 min de lecture

Les Mains d'Adria

Michaelpar Michael
Publiée 26 avril0 encre

Adria arrivait toujours la première. Avant les pigeons sur les rebords de fenêtre, avant les gardiens d’immeuble qui sortaient fumer leur cigarette du matin, avant même que le soleil n’ait fini de décider s’il se montrerait ou non. Elle arrivait la première parce que c’était ainsi qu’elle avait appris à vivre, en devançant les problèmes, en se plaçant devant les choses difficiles pour qu’elles ne la surprennent pas par derrière.

Ce matin-là, un mercredi de novembre, elle poussait son chariot métallique dans le couloir du quatrième étage de l’immeuble Beaumont, rue des Acacias, à Lyon. Les roues du chariot grinçaient. Elle avait demandé à l’agence de le remplacer trois fois déjà. L’agence n’avait pas remplacé le chariot.

Dans le chariot, ses produits. Le spray dégraissant à l’odeur de pomme artificielle qu’elle détestait mais qui nettoyait bien les plaques vitrocéramiques. L’eau de javel dans son flacon orange. Les chiffons microfibre qu’elle lavait elle-même chez elle chaque soir dans la machine dont le tambour vibrait tellement qu’elle devait caler le bord avec un dictionnaire pour qu’elle ne traverse pas la cuisine. Et dans la poche intérieure de son manteau, pliée en quatre, la liste de ses clients du jour.

Appartement 4A, Madame Ferrière. Appartement 4C, Monsieur Delacombe. Appartement 4D, les époux Viallet, absents ce mois-ci, mais elle nettoyait quand même, une fois par semaine, pour l’entretien. Et puis l’appartement 4B, le grand, celui du coin, dont elle ne savait jamais trop quoi penser.

Elle s’appelait Adria Mendes. Elle avait trente-quatre ans. Elle était née à Lisbonne et avait grandi dans la banlieue de Porto dans une maison dont elle se souvenait surtout de l’odeur, du bois humide et du pain cuit par sa grand-mère les jeudis matin. Elle était arrivée en France à vingt-deux ans avec un compagnon qui était reparti au Portugal seul, cinq ans plus tard, sans vraiment d’explication suffisante. Elle était restée avec Léa.

Léa avait onze ans maintenant. Elle avait les cheveux noirs de sa mère et les yeux clairs de son père, cette combinaison étrange et belle qui faisait que les gens la regardaient dans la rue avec ce sourire léger des adultes devant quelque chose d’inhabituel. Léa lisait beaucoup. Elle lisait dans le bus, elle lisait à table quand Adria lui permettait, elle lisait même dans le bain malgré les interdictions répétées, tenant le livre au-dessus de l’eau avec une précision chirurgicale qu’Adria trouvait à la fois exaspérante et admirable.

Elles vivaient dans un appartement de deux pièces rue Garibaldi. Le loyer était de sept cent quatre-vingts euros. Le salaire d’Adria, après les charges et les remboursements de l’agence pour le matériel, atteignait environ mille quatre cents euros. Il restait donc six cent vingt euros pour manger, habiller Léa, payer les factures, les transports, les médicaments quand l’une ou l’autre tombait malade. Et Léa tombait souvent malade en hiver. C’était une enfant fragile des bronches, une chose héritée de son père dont les poumons avaient toujours été frileux.

Adria avait développé au fil des années une technique particulière pour ne pas penser à l’argent. Elle découpait le mois en semaines, les semaines en jours, et elle ne regardait jamais plus loin que le lendemain. Elle appelait ça vivre en accordéon. On comprime, on s’étire, on ne regarde pas le bout de l’instrument.

Elle frappa à la porte du 4B.

Personne ne répondit, ce qui était normal. Elle avait la clé. L’appartement appartenait à une vieille dame, Madame Geneviève Aubert, quatre-vingt-deux ans, qui passait ses journées dans sa chambre ou dans son fauteuil près de la fenêtre du salon. Les enfants de Madame Aubert, deux fils et une fille, avaient pris l’habitude de payer Adria non seulement pour le ménage mais aussi pour ce qu’ils appelaient entre eux une présence, terme vague qui couvrait des choses précises, aider la vieille dame à préparer son café, vérifier qu’elle avait pris ses médicaments, parler un peu.

Adria ouvrit la porte doucement.

L’appartement sentait la lavande et quelque chose de plus ancien, une odeur de papier et de temps qui stagnait entre les meubles chargés de bibelots, de cadres, de petits objets accumulés pendant des décennies. Il y avait des photos partout.

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