Le Grimoire des Racines Oubliées
Il y avait, dans les marges du Grand Bois de Sylvane, une créature que les autres elfes avaient depuis longtemps cessé de nommer. On l’appelait simplement l’Exilé, et ce sobriquet, prononcé toujours à mi-voix, comme on crache quelque chose d’amer, suffisait à définir son existence entière. Il s’appelait Aelindor, mais ce prénom n’était plus guère utilisé que par lui-même, le soir, quand il se le murmurait pour ne pas l’oublier tout à fait.
Il vivait dans un trou creusé sous les racines d’un vieux chêne que les autres elfes, eux, auraient honoré et orné de lumières dorées. Aelindor en avait simplement fait son abri. Il avait tapissé le sol de mousse sèche, suspendu quelques champignons luminescents au plafond bas de terre et de bois, et il dormait là, chaque nuit, en écoutant les bruits du Grand Bois, ce monde auquel il appartenait sans vraiment y appartenir.
Son exil remontait à une génération. Son père, le mage Sorindel, avait commis l’irréparable faute de marier l’ancienne magie des bois à des formules venues des hommes, ces créatures bruyantes et maladroites qui vivaient dans la plaine au-delà des collines de Grenocher. Le Conseil des Anciens, gardien inflexible des traditions sylvestres, avait banni Sorindel et toute sa lignée des clairières sacrées. Le père était mort peu après, de chagrin dit-on, ou peut-être de honte, et Aelindor, enfant encore, avait grandi seul dans les lisières, dans cet entre-deux inconfortable qui n’était ni la forêt des elfes ni le monde des hommes.
À trente ans révolus, ce qui chez les elfes correspond à peine à l’adolescence, Aelindor était devenu une silhouette mince et solitaire, aux oreilles pointues surmontées d’une fine toison de mousse qui poussait là comme chez aucun autre elfe, signe supplémentaire de son étrangeté. Ses yeux étaient d’un vert profond, presque noir, et ses mains, calleuses et habiles, savaient trapper, cueillir, construire, mais jamais lancer le moindre sortilège. Il n’avait reçu aucune initiation, aucun maître, aucune transmission. La magie qui aurait dû couler dans ses veines comme une sève naturelle restait muette, enfermée quelque part en lui, inaccessible.
Il compensait cette pauvreté par une connaissance extraordinaire du bois. Il connaissait les chemins que les bêtes empruntaient avant l’aube, les sources cachées sous les fougères, les baies qui soignent et celles qui tuent, la façon dont le vent change de direction avant l’orage et comment les arbres communiquent par les vibrations de leurs racines. Ce savoir-là, patiemment accumulé, lui avait suffi. Jusqu’à ce matin d’automne.
Ce matin-là, le ciel au-dessus du Grand Bois était d’un gris lumineux, presque argenté, et les dernières feuilles rousses tombaient avec une lenteur qui semblait calculée, comme si le monde retenait son souffle. Aelindor cherchait des airelles près du ruisseau des Pierres Plates, un ruisseau si clair qu’on pouvait y lire le fond comme dans un livre, quand il aperçut quelque chose d’étrange au bord de l’eau.
C’était un volume épais, posé sur une pierre plate comme s’il y avait été déposé avec soin. Sa couverture était faite d’une écorce de bouleau si ancienne qu’elle avait pris la teinte de l’ivoire, et des racines fines, desséchées mais encore souples, croisaient sa surface en formant des motifs qui ressemblaient à de l’écriture. Il n’était pas mouillé. Il n’était pas abîmé. Il était là, simplement, avec l’air de celui qui attend.
Aelindor s’approcha lentement, comme on s’approche d’un animal inconnu. Son instinct lui soufflait que ce livre n’avait pas été emporté par le courant ni perdu par quelque voyageur distrait. Les objets qui attendent ne sont pas des objets perdus.
Il le prit dans ses mains et ressentit aussitôt une chaleur douce, semblable à celle d’une pierre que le soleil a chauffée tout l’après-midi. La couverture frémit légèrement sous ses doigts, ou peut-être était-ce lui qui tremblait. Il l’ouvrit.
Les pages étaient faites de feuilles pressées et séchées, translucides par endroits, et l’encre qui les couvrait était d’un vert sombre, presque vivant. L’écriture était fine, serrée, et mélangeait des caractères elfiques anciens, si anciens qu’Aelindor n’en reconnaissait qu’un sur trois, avec d’autres signes qu’il ne reconnut pas du tout au premier regard, mais qui lui semblèrent aussitôt familiers d’une façon troublante, comme le souvenir d’une musique entendue dans l’enfance.
Il s’assit sur la pierre plate, au bord du ruisseau, et il lut.
La première page portait un titre, tracé en lettres plus grandes que les autres, et qui disait ceci, à peu près traduit des caractères anciens : Grimoire des Racines Oubliées, à l’usage de celui qui grandit sans sol et fleurit sans lumière.
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