YOSTORIUn DépartAmerpar Manon Hrx
Nouvelle · 21 min de lecture

Un Départ Amer

Mpar Manon Hrx
Publiée 27 avril1 encre

La ceinture de sécurité était trop serrée. Helena avait essayé trois fois de la régler, tirant sur la sangle avec ce geste machinal qu’on fait quand on cherche à s’occuper les mains, et finalement elle avait renoncé et regardé par le hublot le tarmac gris de Roissy, les camions-citernes qui roulaient en silence sous la pluie fine de novembre.

L’avion n’avait pas encore bougé.

Dans son sac, sous le siège devant elle, son téléphone vibrait encore. Sa mère, probablement. Ou Chloé. Ou les deux en même temps — elles avaient cette habitude de se synchroniser sans le savoir, comme si elles partageaient une fréquence commune dans leur façon de s’inquiéter pour elle. Helena ne le sortit pas. Elle posa la tête contre le plastique froid du hublot et ferma les yeux, pas pour dormir, juste pour tenir.

L’avion prit de la vitesse. La pluie disparut.

Elle avait signé le contrat un jeudi matin dans le bureau de Maître Fontenoy, qui sentait le café refroidi et l’encaustique. Il lui avait tendu le stylo avec un sourire qui voulait dire qu’elle devrait être contente, et elle l’était, quelque part, dans cette région abstraite de soi où les ambitions s’organisent proprement, loin des sentiments. Collaboratrice junior au sein du bureau de Rio de Janeiro. Deux ans minimum. Package attractif. Logement facilité.

Sa mère avait pleuré dans la cuisine en faisant semblant de s’occuper des haricots verts.

Helena le savait parce qu’elle l’avait entendue renifler et que lorsqu’elle était entrée, il y avait des haricots partout sur le plan de travail, beaucoup plus qu’ils ne pourraient jamais en manger tous les deux, comme si sa mère avait eu besoin de quelque chose à faire de ses mains, n’importe quoi, n’importe quoi plutôt que rester immobile avec cette nouvelle-là.

— C’est une chance extraordinaire, avait dit Helena.

Sa mère avait dit oui, bien sûr, oui absolument, et elle avait continué d’équeuter les haricots.

Les nuages se fermèrent sous l’avion comme un rideau qu’on tire, et Helena n’eut plus rien à regarder. Elle sortit son téléphone. Neuf messages. Elle les parcourut rapidement — sa mère, Chloé, Thomas, sa mère encore, Romain qui lui souhaitait bonne chance avec trois émojis de flamme, Lucas qui avait juste écrit ne te perds pas, et sa mère une troisième fois avec une photo en pièce jointe. Helena ouvrit la photo. C’était le salon de leur appartement du douzième arrondissement, pris depuis l’angle où trône le vieux canapé bordeaux, celui dont un ressort est mort depuis 2019 et que personne n’a jamais fait réparer. Sa mère devait s’y être assise pour prendre la photo. On voyait le bord de son genou, à droite du cadre.

Helena referma l’application.

Elle pensa à la fête de la semaine précédente, chez Chloé. Ils étaient une vingtaine, des gens du master, quelques amis d’avant, et à un moment de la soirée Helena s’était retrouvée dans la cuisine avec Thomas qui remplissait des verres, et Thomas lui avait dit sans la regarder tu vas vraiment y aller, et elle avait répondu oui vraiment, et il avait hoché la tête très lentement en versant le vin, comme si la réponse était plus compliquée à accepter que prévu. Ils ne s’étaient rien dit d’autre. Ils avaient rejoint les autres dans le salon où quelqu’un avait mis de la musique trop fort et la conversation avait été avalée par le bruit. Mais Helena avait gardé cette image, Thomas de profil sous la lumière jaune de la cuisine, la bouteille dans la main, ce hochement de tête.

Onze heures de vol.

Elle dormit un peu, d’un sommeil sans fond, et se réveilla avec la bouche sèche et la certitude brève et terrible d’être quelque part qu’elle ne reconnaissait pas.

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