Les Cartographies de l'Impossible
Nate avait grandi entre deux mondes. Celui de sa mère, une femme aux mains calleuses qui collectionnait les atlas comme d’autres collectionnent les saints, et celui de son père, un professeur d’anthropologie disparu au Pérou quand Nate avait onze ans. On avait retrouvé ses carnets au bord d’un ravin, ses bottes à cinq cents mètres de là, mais jamais lui. La police avait conclu à un accident. Nate, lui, n’avait jamais rien conclu du tout. À vingt-trois ans, il vivait dans un appartement de Lyon encombré de cartes, de photographies, de livres dont les pages jaunies tombaient comme des feuilles mortes. Il travaillait le soir dans un bar pour payer son loyer, et le reste du temps il lisait, compilait, annotait.
Il avait constitué ce qu’il appelait lui-même son grand registre des impossibles : une collection de légendes répertoriées avec la rigueur maniaque qu’on réserve d’ordinaire aux sciences exactes. L’Eldorado. L’Atlantide. Le Royaume des Cieux que les Incas nommaient Paititi. L’Agartha souterraine. Le Monde à l’Envers des traditions patagoniennes. Les Îles des Bienheureux. La Cité de cuivre des Mille et une Nuits. Il ne croyait pas naïvement à leur existence littérale. Il croyait, plus subtilement, que des histoires pareilles ne naissent pas de rien. C’est ce qu’il répétait à Camille et à Jonas, ses deux seuls amis véritables, chaque fois qu’ils lui demandaient à quoi servait cette obsession. Camille Roux était petite, brune, avec des yeux d’un vert presque agressif et une façon de penser qui allait trop vite pour la plupart des gens.
Elle avait étudié la linguistique comparée et parlait cinq langues, dont le quechua, appris par caprice un été à Grenade. Elle avait rencontré Nate à l’université, lors d’une conférence sur les mythologies précolumbiennes, où elle l’avait surpris à corriger à voix basse les erreurs du conférencier. Elle l’avait trouvé insupportable, puis fascinant, puis indispensable. Jonas Ferreira, lui, était le fils d’un mécanicien brésilien installé à Marseille. Grand, brun, avec des épaules à défoncer une porte et un rire qui remplissait les pièces. Il avait fait des études d’ingénierie avant de comprendre qu’il ne supportait pas les bureaux. Il était devenu guide de randonnée, expert en survie en milieu hostile, et il suivait Nate dans ses projets avec la loyauté tranquille d’un homme qui a décidé, une fois pour toutes, que l’amitié mérite qu’on y investisse quelque chose.
Ce fut une lettre qui tout déclencha. Elle arriva un matin de mars, sans timbre visible, glissée sous la porte de l’appartement de Nate avec une précision qui supposait que quelqu’un savait exactement où il habitait. L’enveloppe était épaisse, d’un papier légèrement granuleux qui n’avait rien d’un papier commercial. Nate l’ouvrit debout dans son couloir, encore en pyjama, et lut. La lettre était courte. Elle était écrite à la main, en français, d’une écriture appliquée comme celle d’un homme habitué à des langues sans alphabet latin. Elle disait ceci : Nate Auriol. Vous cherchez ce que votre père a cherché. Il a trouvé plus qu’il ne cherchait. Comme vous le ferez.
Si vous avez envie d’une preuve que vos légendes ne sont pas des légendes, rendez-vous à la bibliothèque de Cordoue, salle des manuscrits arabes, recueil codifié 1147-B. Traduction du chapitre sept : la Géographie des Portes. Un ami. Pas de signature. Pas de date. Nate relu trois fois, puis il appela Camille. Deux jours plus tard, ils étaient tous les trois dans un avion pour Séville. Jonas avait préparé les sacs en six heures, avec l’efficacité qu’il réservait aux situations où il comprenait que poser des questions serait une perte de temps. Camille avait déjà contacté la bibliothèque de Cordoue et obtenu un accès aux archives en se faisant passer pour une chercheuse de l’EHESS.
Elle n’avait pas entièrement menti, ayant été inscrite dans cet établissement jusqu’à l’année précédente. La bibliothèque était un bâtiment calme et frais, aux murs épais comme des certitudes médiévales. Une bibliothécaire d’une soixantaine d’années, sèche et précise, les conduisit à la salle des manuscrits sans leur adresser plus que les mots strictement nécessaires.
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