YOSTORILes boulesde poils.par Popi14
Nouvelle · 19 min de lecture

Les boules de poils.

Ppar Popi14
Publiée 18 septembre2 encres
✣

La voiture s’était arrêtée au bord de la départementale, juste après le pont, la où la route longe le canal avant de s’enfoncer dans les bois de Verchamps. La portière arrière s’était ouverte, une main avait poussé dehors un petit corps noir et souple, et la voiture était repartie dans un nuage de poussière blanche.

Le chaton s’appelait Suie. C’était le nom que lui avait donné la petite fille de la maison, parce qu’il était noir comme la cendre froide au fond de la cheminée. Il avait quatre mois, les oreilles encore un peu trop grandes pour son crâne, et il ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Il resta longtemps assis sur le bas-côté, les yeux fixés sur le virage où la voiture avait disparu, persuadé qu’elle allait revenir, qu’il s’agissait d’un jeu, d’une erreur, d’un malentendu que les grandes personnes allaient bientôt corriger.

Elle ne revint pas.

Le soleil descendit derrière les peupliers, et avec lui s’en alla toute certitude. Suie miaula, d’abord doucement, puis plus fort, comme on appelle dans le noir quand on a peur d’être entendu par la mauvaise chose plutôt que par la bonne. Personne ne répondait, seulement l’aboiement rauque d’un chien de ferme.

C’est ainsi que commença, sur le bord d’une route de campagne, un voyage que le petit chat n’avait pas choisi et dont il ne connaissait ni la destination ni la durée.

La première nuit fut la plus longue de sa courte vie. Il se glissa sous un buisson d’aubépine, roula en boule si serrée que son propre coeur lui semblait cogner contre ses oreilles, et attendit que le monde s’arrête de faire des bruits. Une chouette hulotte passa au-dessus de lui dans un souffle presque silencieux, et Suie comprit, sans qu’on le lui explique, qu’il venait d’échapper à quelque chose dont il ignorait tout.

Au matin, la faim le tira de sa cachette. Il n’avait jamais eu faim, pas vraiment, pas de cette faim qui tord le ventre et brouille les pensées. Chez lui — mais pouvait-on encore appeler cela chez lui ? — une gamelle apparaissait deux fois par jour comme par magie. Ici, il n’y avait que de l’herbe mouillée de rosée et des cailloux.

Il marcha le long du canal parce que l’eau, au moins, indiquait une direction. C’est en fin de matinée, alors qu’il longeait un vieux hangar agricole à moitié effondré, qu’il entendit les premiers couinements.

Ils venaient d’une caisse en bois posée de travers contre un mur, une caisse à claire-voie qui avait du contenir des outils ou des pommes, et qui contenait à présent quatre cochons d’Inde — l’un roux et blanc, l’un tout noir et frisé comme un mouton, l’un couleur caramel avec une tâche en forme de coeur sur le flanc, et le dernier, le plus petit, gris et blanc, avec un oeil légèrement plus clair que l’autre.

— Toi, dit le roux et blanc en s’approchant des barreaux de bois, tu es un chat.

Suie recula d’un bond, toutes griffes dehors, le poil hérissé. Un chat qui recule devant des cochons d’Inde n’est pas une image commune, mais Suie n’avait plus toute sa tête depuis vingt-quatre heures, et tout ce qui parlait lui semblait pouvoir mordre.

— Nous ne te ferons rien, dit le caramel à la tâche en coeur, d’une voix douce et un peu essoufflée. Nous sommes enfermés, tu vois bien. C’est plutôt toi qui pourrais nous manger.

— Ce qui serait fort malvenu, ajouta le noir frisé, puisque nous venons justement de te sauver la vie sans le faire exprès.

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