YOSTORILe Premier Mardidu Moispar Yostori
Nouvelle · 15 min de lecture

Le Premier Mardi du Mois

Yostoripar Yostori
Publiée 23 juillet0 encre

Le salon était fermé depuis neuf ans, mais le premier mardi du mois, à sept heures et demie, la lumière s’allumait derrière le rideau de fer à demi baissé. Personne, rue du Pont-Vieux, ne s’en étonnait plus. Les gens qui promènent les chiens à cette heure-là savaient : c’était le mardi des frères Jouve.

Marcel arrivait toujours le premier, par le trottoir d’en face, comme du temps où il fallait laisser la place aux clients devant la porte. Il se baissait sous le rideau de fer — un peu moins bas chaque année, disait son dos —, il allumait le plafonnier du fond, jamais celui de la vitrine, et il mettait le petit chauffage soufflant près du bac, parce que le salon gardait le froid comme d’autres gardent la rancune.

L’enseigne était toujours là, dehors : Antoine Coiffure, en lettres bâton bleues dont le C perdait sa peinture. Dedans, tout était resté, en plus vide. On avait vendu les deux fauteuils de l’attente, le sèche-casque, le meuble à revues. Mais le grand fauteuil, le vrai, le fauteuil américain vert amande à pompe chromée, était à sa place devant la glace, et sur la tablette s’alignait ce qui avait survécu de soixante ans de métier : les ciseaux, le peigne de corne, la tondeuse, le blaireau dans son bol, le flacon d’eau de Portugal aux trois quarts vide qu’on économisait comme un vin de messe.

Aux grandes années, le salon ne désemplissait pas du samedi. On y attendait son tour une heure en commentant le tiercé, la radio posée sur l’étagère à lotions, et Antoine régnait sur trois fauteuils avec un garçon et un apprenti, sans jamais hausser la voix, parce qu’un coiffeur qui crie fait trembler les mains de tout le monde. Marcel, à quinze ans, y gagnait ses premières pièces en balayant entre les fauteuils. Il n’avait pas le droit de toucher aux ciseaux — tu as les mains de maman, disait Antoine en riant, et ce n’était pas un compliment pour la coupe. Mais il regardait. On croit balayer, à quinze ans. On apprend par les pieds, par les yeux, par le petit bruit d’acier au-dessus des oreilles. Il balayait, et il regardait son frère faire dans les trois glaces à la fois, et il ne savait pas qu’il rangeait tout cela quelque part.

Antoine arrivait à huit heures moins le quart. Il avait la clef, mais il frappait deux petits coups au rideau avant d’entrer, deux petits coups qui voulaient dire c’est moi, et Marcel répondait en toussant, ce qui voulait dire je sais.

Ils ne s’embrassaient pas. Ils ne s’étaient jamais embrassé, sauf aux enterrements, où c’est le protocole. Antoine accrochait son manteau à la patère, enfilait la blouse grise qui pendait là depuis neuf ans, lavée deux fois l’an par personne ne savait qui — par Marcel, en vérité, qui la remportait dans son cabas et la rapportait pliée —, et il disait :

— Assieds-toi, tiens.

Comme si l’idée venait de lui surprendre. Comme si Marcel était passé par hasard. Depuis soixante-quatre ans, l’idée le surprenait chaque premier mardi du mois, et depuis soixante-quatre ans Marcel s’asseyait sans répondre.

Alors commençait la seule conversation qu’ils aient jamais vraiment tenue, et elle ne passait pas par les mots. Le drap blanc claquait une fois, comme une voile, et se posait.

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