Le Passeur du Grand Hiver
En l’an mil sept cent neuf, la veille des Rois, il tomba sur le royaume de France un froid comme les vivants n’en avaient pas connu. On l’appela ensuite le Grand Hiver, et l’on n’exagère rien : le vin gela dans les caves du roi à Versailles, l’encre gela au bout des plumes des notaires, les oiseaux tombaient des branches comme des fruits noirs, et le pain, disent les registres, se coupait à la hache.
En ce temps-là vivait, au bord de la Loire, un passeur nommé Blaise Guérin. Son bac dormait sous la neige, pris dans la glace comme une mouche dans l’ambre, car le fleuve lui-même s’était arrêté — chose que les plus vieux mariniers n’avaient jamais vue, la Loire étant de ces rivières qui ne se laissent pas tenir.
Un passeur sans eau est un homme sans pain. Mais Blaise connaissait son fleuve comme un berger son troupeau, gelé ou non.
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