Le Lot 47
Claire Vasseur aimait les maisons mortes. Elle le disait sans précaution aux stagiaires que l’étude lui confiait : une succession, c’est une maison qui vient de mourir, et notre métier consiste à l’autopsier poliment. On ouvre les tiroirs, on soulève les draps, on pèse l’argenterie. Les objets disent tout, parce que personne ne pense jamais à les faire mentir.
Celle-ci était une grosse bâtisse de meulière au bout d’une allée de graviers, à Vernou-sur-Brenne, avec des volets gris et un jardin que l’automne avait pris. Le défunt s’appelait Marcel Aubriot, quatre-vingt-sept ans, ancien géomètre du cadastre, veuf, sans enfants. L’héritier était un neveu, Denis, la cinquantaine molle, qui avait accueilli Claire à neuf heures avec un café refroidi et cette phrase qu’elle entendait à chaque inventaire :
— Vous verrez, il n’y a rien de valeur. Mon oncle ne jetait rien, c’est tout.
Les gens qui disent qu’il n’y a rien de valeur veulent toujours dire autre chose. Soit ils espèrent qu’on les détrompe, soit ils espèrent qu’on les croie. Claire n’avait pas encore décidé dans quelle catégorie rangeait Denis Aubriot.
Elle travaillait seule ce jour-là — Bastien, son clerc, était retenu au tribunal pour une affaire de faux Corot — et le camion de l’étude devait passer à dix-huit heures prendre les premiers lots pour la vente de samedi. Neuf heures devant elle. Une maison de douze pièces. Elle avait fait pire.
Elle commença par le salon, méthodique, son carnet à numéros posé sur le piano fermé. Lot 1, paire de chenets Napoléon III, bronze, état d’usage. Lot 2, service à liqueur en cristal, un verre fêlé. Lot 3, tapis d’Aubusson au point usé jusqu’à la trame. Elle photographiait, notait, étiquetait. C’était un travail qui ressemblait à une prière laïque : la même attention pour chaque chose, la grande vaisselle et la petite cuillère, le beau et le laid, parce qu’un inventaire qui trie déjà n’est plus un inventaire, c’est un jugement.
Denis la suivait de pièce en pièce, les mains dans le dos, avec une façon de se tenir dans les encadrements de portes qui lui déplaisait sans qu’elle sache pourquoi. Il ne touchait à rien. Il regardait ce qu’elle touchait.
— Vous restez pour l’inventaire ? demanda-t-elle vers onze heures, d’un ton qu’elle voulait neutre.
— Je préfère, dit-il. On raconte tellement de choses sur les inventaires.
Il sourit en le disant. Elle nota, dans la marge de son carnet, un petit signe qui n’appartenait qu’à elle — deux points et une barre, son alphabet privé pour dire : à surveiller.
La salle à manger donna peu, la cuisine rien, la lingerie trois piles de draps brodés aux initiales d’une morte. Dans le couloir du premier, une rangée de photographies encadrées : Marcel Aubriot à tous les âges de l’administration, remises de médailles, banquets de service, et une seule photo de femme, l’épouse, morte en 1981 d’après le faire-part glissé derrière le verre. Claire remarqua, parce que c’était son métier de remarquer, qu’il n’existait dans toute la maison aucune photographie datée des années soixante-dix. Une décennie entière, blanche. Les gens ordonnés ont des trous ordonnés.
À midi, Denis annonça qu’il sortait déjeuner au bourg et qu’il fermerait le portail — simple précaution, dit-il, le quartier n’est plus ce qu’il était.
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