Le Détour de l'Épine
La ligne douze faisait un détour que personne ne savait expliquer. Sept minutes, quatre kilomètres et demi, un hameau de onze maisons où presque personne ne montait jamais — et trente-huit ans que les horaires l’avalaient sans un mot, comme une vieille dette dont on paie les intérêts sans plus se rappeler le principal.
Je suis arrivé à Aubrières un lundi de novembre, avec deux valises et une mutation que je n’avais pas demandée. Mon dépôt de l’Est avait fermé en septembre, absorbé, restructuré, les mots changent et les grilles se ferment pareil. Vingt et un ans de conduite, un divorce plié depuis longtemps, pas d’enfants. On m’a proposé Aubrières, sous-préfecture entre deux collines, un réseau de six lignes repris l’an dernier par le groupe. J’ai dit oui comme on prend le siège qui reste.
Le dépôt sentait le gazole froid et le café réchauffé. Des hangars des années soixante, une station de lavage poussive, et cette lumière au sodium qui rend tout le monde malade ou coupable. Costa, le formateur, m’a fait faire le tour des lignes en une semaine. La une, la trois, la huit, rien à dire, du réseau ordinaire, collèges, marché, zone commerciale.
Puis on a pris la douze, et au sortir de la ville, là où la vallée se resserre, Costa m’a dit de laisser la grand-route et de prendre à droite, une voie communale qui grimpait entre des vergers morts.
— La douze dessert l’Épine, a dit Costa. Retiens bien ça. L’Épine, c’est systématique. Même à vide. Même en retard.
— Même en retard ? Sur les autres lignes, vous m’avez dit l’inverse. La régularité d’abord.
— Sur les autres lignes.
Il a regardé la route, et quelque chose dans son profil m’a fait comprendre que la conversation avait eu lieu, entière, et qu’elle était finie.
L’Épine, c’était une poignée de maisons autour d’un lavoir, un hangar agricole, des pommiers qu’on ne taillait plus. L’arrêt — un poteau au galbe ancien, repeint de frais, seul élément neuf du hameau — se trouvait devant une maison basse aux volets gris. On s’y arrêtait, on repartait. La boucle rejoignait la départementale plus loin, par le haut, et on redescendait vers Saint-Priest-la-Côte et le terminus. Sept minutes. Les fiches horaires les intégraient depuis si longtemps que plus personne ne les voyait.
La première semaine, je n’ai pris personne à l’Épine. La deuxième non plus. La troisième, un mercredi de brouillard, un homme attendait au poteau.
Pas loin de la soixantaine, grand, un peu voûté du côté gauche, une canadienne verte usée aux coudes, une casquette de drap. Il est monté avec lenteur, en tenant la barre des deux mains, le pied gauche en premier, toujours. Il ne m’a pas regardé. Il s’est assis au quatrième rang, côté vallée, et il n’a pas validé de titre de transport.
J’ai ouvert la bouche. Dans le rétroviseur, Danielle — trente-cinq ans de maison, elle terminait ma formation en doublure — a fait non de la tête, une seule fois, très calmement.
— Bonjour, Président, a-t-elle dit vers l’arrière.
L’homme a touché le bord de sa casquette. Il est descendu en ville, place du Champ-de-Foire, et je l’ai regardé s’éloigner de son pas déhanché, la jambe gauche fauchant un peu, jusqu’à ce que le brouillard le reprenne.
— C’est qui ?
— Monsieur Vasseur, a dit Danielle. Il ne paie pas.
— Fraude tolérée ?
— Non. Il ne paie pas, c’est tout.
— Et pourquoi « Président » ?
Danielle a rangé quelque chose dans son sac, qui n’avait pas besoin d’être rangé.
Les 85 % restants sont encore dans l'encrier.
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