Le Choix de Sousou
Le jour où Sousou marqua le but décisif de sa vie, il n’y avait pas de filet, pas de tribune, pas d’arbitre. Il y avait juste un terrain vague en pente, une bouteille en plastique en guise de ballon, et son père assis sur le capot d’une vieille Renault garée en biais contre le grillage, qui regardait sans rien dire.
Sousou avait huit ans et deux certitudes : qu’il serait un jour footballeur professionnel, et que les dents étaient les choses les plus mystérieuses du corps humain. Ces deux certitudes cohabitaient dans sa tête comme deux frères qui ne se parlent pas mais partagent la même chambre.
Ce matin-là était un samedi de novembre, gris et froid comme une ardoise mouillée. Sa mère l’avait réveillé à sept heures avec une phrase qui tomba dans sa poitrine comme une pierre dans un puits.
— Aujourd’hui, on va chez le docteur Benali, dit-elle depuis le couloir.
Sousou grogna sous sa couette. Il avait entraînement à neuf heures. Le Club Sportif de Montclair, catégorie U9, attendait ses attaquants.
— Maman, j’ai foot.
— Tu as une dent qui bouge depuis trois semaines. Le docteur Benali a un créneau à neuf heures et demie. C’est réglé.
Sa mère parlait comme ça, avec des phrases courtes et définitives, comme des coups de tampon sur un document officiel. Elle s’appelait Nadia, elle travaillait à la mairie et elle ne revenait jamais sur une décision une fois qu’elle était prise.
Sousou resta allongé encore cinq minutes, fixant le poster de Mbappé collé au plafond au-dessus de son lit — une photo découpée dans un magazine, maintenue par du scotch jauni. Dans la cuisine, il entendait son père préparer le café. Des bruits familiers, rassurants : la cuillère contre le verre, le petit sifflement de la bouilloire.
Son père s’appelait Karim. Il était mécanicien de son état, silencieux de caractère. Il n’avait jamais dit à Sousou qu’il fallait faire du foot ni qu’il fallait arrêter. Il ne disait presque rien sur ces sujets-là. Mais parfois, quand Sousou driblait dans le couloir ou shootait dans une canette, il y avait dans les yeux de son père quelque chose de vif et de douloureux à la fois, comme la flamme d’une bougie dans le vent.
Au petit déjeuner, Sousou mangea ses céréales en regardant par la fenêtre le rectangle de ciel blanc.
— Papa, tu crois que Mbappé, il allait chez le dentiste quand il était petit ?
— Tout le monde va chez le dentiste, répondit son père sans lever les yeux de son journal.
— Même les footballeurs professionnels ?
— Surtout les footballeurs. Ils sourivent beaucoup devant les caméras.
Sousou réfléchit à ça. Il but une gorgée de lait chaud.
— Alors les dents c’est important pour le foot.
Son père posa le journal. Il regarda son fils avec ce regard-là, le regard de la bougie dans le vent.
— Beaucoup de choses sont importantes pour le foot. Et pour la vie aussi.
Ce n’était pas une réponse. C’était autre chose. Une sorte de porte entrouverte sur quelque chose que Sousou ne savait pas encore nommer.
Le cabinet du docteur Benali se trouvait au premier étage d’un immeuble jaune pâle, rue Gambetta. La salle d’attente sentait la menthe et le désinfectant. Il y avait des magazines empilés sur une table basse, des jouets en plastique dans un bac pour les enfants. Sousou s’assit entre sa mère et un vieux monsieur qui lisait avec des lunettes à triple foyer.
C’est là que tout commença vraiment. Pas dans un stade, pas sur un terrain. Dans cette salle d’attente banale, un samedi matin de novembre.
Il y avait, en face de lui, une affiche. Une simple affiche plastifiée fixée au mur avec deux punaises. Elle représentait une mâchoire en coupe transversale, avec toutes les dents étiquetées en latin. Incisive centrale, incisive latérale, canine, prémolaire, molaire, molaire de sagesse. Et sous chaque nom, un schéma minuscule montrant la racine enfoncée dans la gencive comme un arbre dans la terre.
Sousou se leva sans demander la permission et s’approcha de l’affiche. Il la regarda de très près, le nez à dix centimètres du papier.
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