Le Chardon et la Pluie
Suzanne avait dix-huit ans quand elle fit ses valises pour la première fois de sa vie. Pas une valise de vacances, remplie à la hâte de maillots de bain et de romans de plage, mais une vraie valise d’exil, lourde et sérieuse, dans laquelle elle plia chaque vêtement avec cette application maladroite des gens qui ne savent pas encore ce dont ils auront besoin. Sa mère la regardait depuis le pas de la porte de sa chambre, les bras croisés, le menton légèrement relevé comme elle le faisait toujours quand elle voulait qu’on ne vît pas qu’elle était sur le point de pleurer. Son père, lui, était assis en bas dans le salon.
Il avait ouvert le journal mais n’en lisait aucun mot. Suzanne était la première de sa famille à partir ainsi, seule, vers un pays étranger. Ses parents tenaient une petite boulangerie à Clermont-Ferrand, rue des Jacobins, une boulangerie que son grand-père avait ouverte quarante ans plus tôt et dont les odeurs de pain chaud et de cannelle avaient imprégné chaque recoin de son enfance. Elle avait grandi entre les sacs de farine et les conversations du matin, entre les habitués qui commandaient toujours la même chose et le bruit régulier du pétrin qui rythmait les nuits. C’était une vie douce, ordonnée, qui sentait bon. Et pourtant, Suzanne voulait autre chose.
Elle ne savait pas très bien quoi. Quelque chose de plus grand, de plus vaste. Une langue étrangère dans la bouche, des rues qu’elle n’aurait pas parcourues cent fois, des visages nouveaux. Elle avait postulé à un programme de fille au pair en Écosse presque par hasard, en répondant à une annonce sur un site internet un soir de novembre, les pieds sous la couette et le vent qui soufflait contre les volets. La famille Mackenzie, de Perth, cherchait une jeune femme sérieuse pour s’occuper de leurs deux enfants en échange du gîte et du couvert. Elle pourrait s’inscrire en parallèle à l’université de Saint Andrews, à quarante minutes de là.
Saint Andrews. Elle avait cherché sur la carte. Un nom qui sonnait comme une légende. Elle embrassa sa mère au moment du départ. Sa mère sentait la vanille et la lessive, une odeur qui était, Suzanne le comprit seulement à cet instant, l’odeur même de sa vie entière jusqu’alors. Elle serra très fort, plus longtemps qu’elle ne l’avait fait depuis des années, et sa mère lui dit à l’oreille, d’une voix qui ne tremblait presque pas, de faire attention à elle, de manger correctement, de ne pas oublier d’appeler. Son père la serra dans ses bras sans un mot, ce qui était chez lui la marque des émotions les plus profondes.
Dans le train vers Lyon puis l’avion vers Edimbourg, Suzanne regarda par le hublot le sol français s’éloigner sous les nuages et sentit simultanément une grande peur et une grande joie, deux sentiments si mélangés qu’elle ne parvint pas à démêler lequel était lequel. Perth était une ville grise et verte, traversée par la Tay dont les eaux coulaient sombres et lentes entre des berges herbeuses. La famille Mackenzie habitait une maison de pierre à deux étages, avec un jardin derrière qui donnait sur un bout de campagne. James et Eleanor Mackenzie étaient des gens simples et chaleureux. Lui travaillait dans la gestion forestière, elle était infirmière à mi-temps. Leurs enfants, Finn et Isla, avaient sept et quatre ans.
Finn était sérieux et curieux, Isla était un ouragan blond qui ne marchait jamais quand elle pouvait courir. Le premier soir, Eleanor posa une assiette de soupe devant Suzanne et lui dit avec un sourire qu’elle était chez elle. C’était une de ces phrases simples qui, quand elles sont vraiment sincères, ont une force étrange. Suzanne mangea sa soupe en regardant Isla dessiner des chevaux à côté d’elle et pensa qu’elle allait peut-être s’en sortir. Les semaines qui suivirent furent denses et fatigantes et belles à leur manière.
Les 85 % restants sont encore dans l'encrier.
La suite t'attend.
Un abonnement ouvre la bibliothèque entière — celle-ci et toutes les autres, jusqu'à la dernière ligne.
Rejoindre yostori12,90 € / mois · sans engagement
Un compte gratuit t'offre déjà une histoire entière par mois. Créer mon compte