Le Baron qui Taxa les Cloches
Il était une fois, entre deux collines qui se faisaient face sans se fâcher, un village qui ne possédait qu’une seule richesse, mais sonore : sa cloche.
On l’appelait la Jacqueline, du nom de la dame qui l’avait payée deux cents ans plus tôt, et elle pesait, disait-on, le poids de quatre bœufs et d’un mensonge, car chaque génération l’alourdissait un peu en la racontant. Elle sonnait l’angélus, les baptêmes, les noces et les enterrements. Elle sonnait pour l’école, pour la soupe, pour le feu, pour les enfants perdus dans les bois et pour les brouillards où l’on perd les vieux. Elle sonnait contre la grêle, quand l’orage venait du mauvais côté. Et elle sonnait un douzième coup le soir de la Saint-Jean, qui ne servait à rien, sinon au plaisir.
Le sonneur s’appelait Colas. Il était sonneur comme son père, comme le père de son père, et comme le grand-père de celui-ci, lequel avait payé de ses deniers l’escalier de la tour, du temps d’un seigneur qui trouvait que des marches, pour un sonneur, c’était du luxe.
Or, au château d’au-dessus, vivait le baron Grippemaille, qui aimait l’argent d’un amour contrarié : il en avait beaucoup, il en voulait tout.
Le baron avait établi trois taxes, dont il était très fier, comme on est fier de trois fils.
La première frappait la fumée des cheminées, à raison de sa couleur : la fumée grasse payait double, parce qu’elle prouvait le rôti. La deuxième frappait les fenêtres tournées vers le midi, le soleil étant un bien seigneurial dès lors qu’il passait au-dessus du château pour descendre chez les autres.
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