YOSTORILa viede Romainpar alexandraladanseuse
Nouvelle · 22 min de lecture

La vie de Romain

Apar alexandraladanseuse
Publiée 4 mai1 encre

Il avait posé le sac en tissu sur son bureau avec le soin qu’on réserve aux objets fragiles, puis il avait retiré son manteau en regardant par la fenêtre les toits gris de novembre, et pendant quelques secondes il était resté immobile, les doigts sur le dossier de sa chaise, comme s’il avait oublié la suite.

C’était un lundi matin. Le open space bourdonnait de sa rumeur ordinaire, cafetière, claviers, téléphones lointains. Romain Lacasse avait quarante ans depuis le mois d’août, il mesurait un mètre soixante-deux, portait des lunettes à monture ronde et des pulls à col roulé qui avaient l’air de vouloir l’avaler. Il travaillait dans ce bureau depuis onze ans. Il connaissait la couleur exacte de chaque tasse dans le placard de la cuisine, il savait que Laura arrivait toujours à neuf heures moins dix et rangeait son écharpe à gauche dans l’armoire, que Thierry faisait sa tournée des bonjours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, que la machine à café tombait en panne tous les vendredis comme par principe.

Il avait pris trois semaines au Japon. Seul.

Cela aussi, c’était une première.

Laura fut la première à le voir. Elle s’arrêta à mi-chemin entre la porte et son propre bureau, son manteau encore sur les épaules, et elle lui sourit d’une façon qu’il ne lui connaissait pas tout à fait, quelque chose entre la surprise et le soulagement, comme si elle avait légèrement craint qu’il ne revienne pas.

— Alors, c’était comment, dit-elle.

— C’était, commença-t-il.

Il s’arrêta. Il regarda ses mains.

— C’était difficile à mettre en mots, dit-il enfin.

Elle posa son sac, s’approcha, s’assit sur le bord du bureau d’en face qui appartenait à Margaux, absente ce matin-là.

— Essaie quand même, dit-elle.

Romain ouvrit le sac en tissu et en sortit un paquet enveloppé dans du papier kraft qu’il posa devant elle sans un mot. Elle hésita, puis elle le déballa. C’était une boîte de wagashi, ces petits gâteaux japonais qui ressemblent à des pierres précieuses ou à des fleurs figées dans du sucre translucide. Laura en prit un du bout des doigts, le regarda à la lumière.

— C’est beau, dit-elle.

— Ils s’appellent nerikiri. Les artisans passent des années à apprendre à les faire. Rien que pour ça, les formes.

— Et ça a quel goût.

— De pâte de haricots blancs sucrée. C’est très doux. Ça ne ressemble à rien d’autre.

Laura mordit dedans avec une prudence un peu comique, puis elle hocha la tête lentement.

— Non, dit-elle. En effet, ça ne ressemble à rien d’autre.

Thierry arriva à neuf heures cinq avec son café déjà à la main, fit sa tournée habituelle, s’arrêta devant le bureau de Romain.

— Bienvenue parmi les vivants. T’as rapporté des trucs, j’espère.

— Quelques trucs, dit Romain.

— Des geishas.

— Des wagashi.

— C’est mieux ou moins bien.

— C’est différent.

Thierry prit un gâteau, le mangea d’un coup, fit une grimace qui était en réalité une grimace de satisfaction mais qui pouvait passer pour autre chose, et retourna à son bureau en marmonnant que c’était sucré. Romain le regarda partir avec une sorte de tendresse amusée qu’il ne montra pas.

La matinée avança. Romain répondit à ses mails, participa à une réunion sur un projet qu’il avait quitté trois semaines plus tôt et qui lui sembla venir d’une vie antérieure. Il mangea à midi avec Laura et Thierry dans le petit restaurant vietnamien en bas de l’immeuble où ils commandaient toujours les mêmes choses, et pendant le repas il sortit son téléphone et leur montra des photos. Le pavillon d’or sous un ciel blanc. Les ruelles de Gion à l’aube, désertes et silencieuses comme un décor de théâtre avant que les acteurs n’arrivent. La forêt de bambous d’Arashiyama où la lumière filtrait en lames obliques et où le bruit du vent dans les tiges produisait quelque chose qu’il ne savait toujours pas comment appeler, pas vraiment un son, plutôt une sensation dans la poitrine.

— T’es allé où exactement, demanda Thierry en piquant un nem.

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