YOSTORILa TournéeBlanchepar Yostori
Nouvelle · 16 min de lecture

La Tournée Blanche

Yostoripar Yostori
Publiée 23 juillet0 encre

L’hiver, le téléphone sonnait toujours entre deux et trois heures du matin, et Franck savait avant de décrocher s’il neigeait — à un silence particulier de la cour, un silence de laine qui montait jusqu’à la chambre et se posait sur les meubles. Cette nuit-là, il neigeait.

— C’est parti, dit la voix de Roland. Dix centimètres au col et ça descend. Bertrand est en rade, sa pompe à saumure a lâché au premier tour. Tu prends le grand circuit.

— J’arrive.

Il resta une seconde au bord du lit, les pieds sur le plancher froid, à écouter la maison. En bas, la chaudière se mit en route toute seule, comme si elle avait entendu. À côté de lui, Maryse ne dormait pas. Il le savait à sa respiration, trop régulière pour être vraie.

— Vas-y, dit-elle. Je te fais le café.

Ils descendirent ensemble, lui devant, elle derrière, dans cet ordre qui ne se discutait plus depuis trente ans. Elle allumait la cuisine, il allait pousser les volets pour mesurer l’affaire d’un coup d’œil : la cour blanche, le fil à linge devenu une corde de sucre, la Clio de Maryse sous une épaule de neige. Le lampadaire du chemin faisait tomber sa lumière en cône, et dans le cône on voyait que ça tombait dru, serré, des petits flocons de plateau, ceux qui tiennent.

Elle remplissait le thermos sans mesurer, d’un geste qui connaissait le compte. Elle y ajoutait le sucre qu’il ne demandait plus et posait à côté deux tranches de pain pliées dans un torchon propre. Ils ne se disaient pas grand-chose à cette heure-là. Ça ne leur manquait pas. Il y a des couples qui parlent et des couples qui font du café, et il faut avoir vécu pour savoir que ce n’est pas les premiers qui tiennent le mieux.

— Tu rentres quand ? demanda-t-elle.

— Si ça tombe comme ça, je recharge à six heures. Je repasserai me changer après le jour.

Elle hocha la tête, les mains autour de son bol. Elle avait les doigts gercés, cet hiver, malgré la crème à l’arnica qui traînait sur le buffet, et il avait pensé une fois ou deux que la lessive n’expliquait pas tout, puis il avait pensé à autre chose.

— Tu passes au Creux-Joly à quelle heure, cette nuit ?

— Comme d’habitude. Quatre heures et quart, par là. Pourquoi ?

— Pour savoir. Quand je t’entends rentrer, je me rendors.

Elle dit cela dans son bol, sans le regarder, et il laça ses chaussures sans y entendre autre chose qu’une phrase de cuisine, une de ces phrases qu’on se dit pour meubler l’heure. Il l’embrassa sur la tempe. Elle sentait le savon et le sommeil. Il sortit dans la neige et la porte fit derrière lui son bruit de toujours.

Le dépôt était à quatre kilomètres, au rond-point de la scierie. Sous les néons, le camion attendait, orange et carré, la lame relevée comme un menton. Franck fit le tour à la lampe : les chaînes, les flexibles, la vis du distributeur, le niveau de saumure. Il chargea six tonnes de sel au godet, en trois reprises, dans un bruit de vague sèche. Le sel de déneigement n’est pas blanc, contrairement à ce que croient les gens qui dorment à cette heure-là : il est gris-rose, il sent la poussière et un peu la mer, et quand on en a respiré toute une nuit on garde le goût jusqu’au lendemain midi.

Roland sortit du bungalow, en doudoune ouverte sur un pyjama, sa tasse à la main.

— Météo dit que ça se calme vers cinq heures.

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