YOSTORILaParcellepar Yostori
Nouvelle · 15 min de lecture

La Parcelle

Yostoripar Yostori
Publiée 23 juillet0 encre

Je suis un homme de mesures. Depuis trente et un ans, je dis à chacun où finit son bien et où commence celui du voisin, et l’on me croit, parce qu’il faut bien croire quelqu’un et que l’État m’a donné le droit d’être cru. Géomètre-expert : le mot est pompeux, le métier ne l’est pas. On plante des repères, on tend des instruments, on signe. Sur trois départements, des centaines de murs, de haies et de clôtures tiennent leur place d’un trait que j’ai porté sur un plan, et je n’avais jamais douté, avant l’affaire du Grand Pré, que la terre se laissât compter comme le reste.

J’écris ceci pour mettre de l’ordre, non pour être lu. Toute ma vie j’ai dressé des procès-verbaux ; celui-ci est le premier dont je ne garantis pas les chiffres. On comprendra plus loin pourquoi je l’écris cette nuit plutôt qu’une autre : c’est qu’hier soir, pour la première fois, j’ai mesuré ma chambre.

Il faut procéder par ordre. C’est le seul talent que je me reconnaisse encore.

Mon cabinet occupe, au-dessus de la pharmacie, trois pièces où j’ai usé ma vie. Mme Roussel y tient les dossiers depuis vingt-deux ans et m’annonce les clients par leur parcelle plus souvent que par leur nom. On vient me voir comme on va chez le notaire : pour des affaires qui dépassent l’humeur du jour. J’ai borné des héritages qui fâchaient des familles depuis deux générations ; j’ai vu des frères qui ne se parlaient plus se serrer la main au-dessus d’un de mes piquets, parce que le chiffre, une fois posé entre les hommes, éteint la dispute mieux qu’aucune parole. On me salue, à Ambressac, comme on salue l’heure exacte. Je dis cela sans vanité aucune : il faut qu’on mesure de quelle hauteur je suis tombé.

En octobre d’il y a deux ans, la commune d’Ambressac, où je tiens cabinet depuis toujours, m’a confié la division du Grand Pré — au cadastre, la parcelle AK 61. Le maire, Sarlande, voulait y asseoir un lotissement de huit maisons : la commune vieillit, l’école perd une classe par mandat, et un pré qui ne nourrit plus que trois chevaux de retraite est une réserve d’enfants, voilà comment parlent les maires, et je ne dis pas qu’ils ont tort.

Le Grand Pré est la dernière belle pièce de terre du bourg. Il descend en pente très douce depuis le chemin de la Sagne jusqu’à l’ancien cimetière, dont le sépare un mur de moellons que le lierre tient debout plus que la chaux. L’ancien cimetière ne reçoit plus personne depuis 1954 ; les tombes qui avaient encore des vivants pour elles ont été transférées au nouveau champ, sur la colline, dans les années soixante. Restent des dalles couchées que l’herbe déborde, une chapelle de famille au toit crevé, deux ifs énormes. Les gens d’ici n’en parlent ni en bien ni en mal ; ils n’en parlent pas.

J’ai fait la première campagne de mesures un mardi d’octobre, seul, par un temps admirable. Je dis le temps parce qu’on verra qu’il compte. Un air sec, un soleil bas et net, pas un souffle : des conditions d’école. Les trois chevaux m’ont regardé travailler depuis le haut du pré, avec cette attention que les bêtes accordent aux gestes qui ne les concernent pas, puis ils ont cessé.

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