L'oiseau bleu
Il était une fois, au-delà des sept collines et des trois mers sans rivage, dans un pays où le ciel et la terre se touchaient à l’horizon comme deux vieilles mains jointes, un oiseau dont le plumage était bleu. Non pas bleu comme un saphir ou bleu comme une fleur de chicorée au bord du chemin. Bleu comme le ciel lui-même, bleu comme l’air entre deux nuages, bleu comme le regard de l’infini quand on lève la tête un matin de printemps. Son nom était Azur, et c’était le plus beau malheur qu’on pût imaginer. Car Azur ne pouvait pas voler en paix. À peine prenait-il son élan depuis la branche de son chêne, à peine battait-il des ailes pour s’élancer dans le grand vide lumineux, qu’un étourneau lui fonçait dedans.
Puis un merle. Puis une grive, puis un pinson, puis parfois même un goéland égaré qui ne regardait pas où il allait. Ils le traversaient du regard sans le voir, confondaient ses plumes avec le bleu du monde, et crac, ils lui rentraient dans le ventre, dans les ailes, dans la tête, sans même s’excuser, car on ne s’excuse pas d’avoir heurté l’air.
— Attention !
criait Azur.
— Attention à quoi ?
répondait l’étourneau, surpris, en secouant ses plumes.
— À moi !
Je suis là !
— Ah, disait l’étourneau.
Je ne t’avais pas vu. Et il repartait sans y penser davantage. Le soir, Azur rentrait au chêne avec des bosses, des plumes froissées et un chagrin qui grossissait de jour en jour comme une graine qu’on arrose. Il regardait le ciel, ce ciel qui portait sa couleur comme si elle lui appartenait de droit, et il pensait : pourquoi suis-je fait de la même matière que le vide ? À quoi sert d’être le plus beau si personne ne vous voit ? Un jour, après qu’un corbeau l’eut heurté de plein fouet en criant pardon à un nuage, Azur prit une décision. Il lui fallait changer de couleur. Il lui fallait un pot de peinture verte.
Verte comme les feuilles, verte comme le blé qui lève, verte comme une couleur que les autres oiseaux pourraient voir et reconnaître, une couleur qui dirait je suis là, je suis vivant, regardez-moi. Il avait entendu dire, autrefois, par une vieille chouette qui passait la nuit dans le creux d’un saule, qu’au bout du monde il existait une boutique tenue par un artisan de l’impossible. Cet artisan fabriquait des couleurs que la nature elle-même n’avait pas inventées, des pigments qui ne s’effaçaient jamais, des teintes capables de transformer jusqu’au reflet des rivières. Là, et nulle part ailleurs, on pouvait trouver un pot de peinture verte qui tiendrait sur les plumes d’un oiseau bleu.
— C’est loin, avait dit la chouette.
Par-delà la Forêt de Fer, au-delà du Désert de Sel, après la Montagne qui n’a pas de sommet.
— Et comment reconnait-on cette boutique ?
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