YOSTORIL'homme Qui HaïssaitLes Applaudissementspar Michael
Nouvelle · 21 min de lecture

L'homme Qui Haïssait Les Applaudissements

Michaelpar Michael
Publiée 26 avril0 encre

Marcel Froidevaux détestait le théâtre.

Il détestait les fauteuils en velours rouge qui vous écrasaient les genoux. Il détestait les programmes qu’on vous tendait à l’entrée avec des sourires d’hôtesses de l’air. Il détestait les gens qui arrivaient en retard et qui se glissaient dans la rangée en murmurant des excuses que personne ne croyait. Il détestait les applaudissements polis du premier acte, les applaudissements enthousiastes du deuxième, et les applaudissements debout du troisième qui ressemblaient, selon lui, à une épilepsie collective soigneusement répétée. Il détestait les acteurs qui pleuraient sans vraiment pleurer, les décors qui représentaient une forêt avec deux branches et un carton-pâte, et surtout, par-dessus tout, il détestait cette odeur particulière qu’ont les salles de théâtre, ce mélange de poussière ancienne, de parfum trop cher et d’ambition rentrée.

Marcel Froidevaux était comptable.

C’était là, pensait-il, la seule profession honnête. Les chiffres ne mentaient pas. Les chiffres ne faisaient pas semblant d’être d’autres chiffres. Un quatre restait un quatre, même sous les projecteurs, même avec du maquillage, même si un metteur en scène génial décidait qu’au fond le quatre représentait quelque chose de plus universel que le quatre lui-même.

Alors comment Marcel Froidevaux, comptable de quarante-deux ans, célibataire, propriétaire d’un appartement correct rue des Acacias et d’un chat nommé Colonne, se retrouva-t-il un mardi de novembre à écrire une pièce de théâtre, c’est ce qu’il convient d’expliquer.

Tout commença par Geneviève.

Geneviève Marchais était sa voisine du dessus. Elle était directrice artistique d’un petit théâtre associatif du quartier, le Théâtre de la Bougie, ainsi nommé parce que lors de sa fondation, en 1987, le courant avait disjonctionné pendant la première représentation et qu’on avait joué la suite à la bougie, ce qui avait été considéré comme un signe du destin plutôt que comme une défaillance électrique.

Geneviève frappait à la porte de Marcel une fois par mois pour lui emprunter du sel, des oeufs, ou une oreille disponible dans laquelle elle déversait ses inquiétudes artistiques. Marcel prêtait tout cela sans se plaindre parce que Geneviève avait des yeux couleur de noisette fraîche et une façon de pencher légèrement la tête sur le côté quand elle parlait qui lui ôtait tout moyen de résistance sérieux.

Ce soir-là, elle avait frappé trois fois au lieu d’une, ce qui signifiait l’urgence.

Marcel avait ouvert. Geneviève était là, les cheveux légèrement défaits, un verre de vin rouge dans une main et ce qui ressemblait à un manuscrit froissé dans l’autre.

— Mon auteur m’a lâchée, dit-elle sans préambule. Bertrand. Tu te souviens de Bertrand ?

Marcel se souvenait vaguement d’un homme en écharpe violette qui était monté l’aider à porter des meubles il y a deux ans.

Il m’a envoyé un message ce soir. Il part au Pérou. Pour trouver l’inspiration. Comme si on ne pouvait pas trouver l’inspiration dans son appartement comme tout le monde.

Marcel approuva prudemment.

On ouvre dans six semaines, Marcel. Six semaines. J’ai les acteurs, j’ai le décor, j’ai même les affiches commandées, enfin j’ai commandé les affiches avant d’avoir la pièce parce que l’imprimeur avait un créneau, tu comprends ?

Marcel comprenait surtout que la situation était catastrophique.

Il me faudrait quelqu’un pour écrire la pièce. Quelqu’un d’intelligent. Quelqu’un de rigoureux. Quelqu’un qui sait construire quelque chose de A à Z avec une logique solide.

Elle le regarda avec ses yeux couleur de noisette fraîche.

Marcel ouvrit la bouche pour dire non.

Ce qui sortit fut : Jusqu’à quand tu as besoin de ça ?

Pendant les deux premières semaines, Marcel Froidevaux essaya d’écrire une mauvaise pièce.

Ce n’était pas une stratégie délibérée, au moins pas tout à fait.

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