L'Habit du Semeur
Il était une fois, au bord d’un champ qui montait doucement vers le ciel, un épouvantail.
On l’avait planté un matin de mars, à l’époque des semailles. La ferme d’en bas venait de perdre son plus vieil homme, le père Élie, qui avait semé ce champ soixante printemps de suite et qui s’était éteint à la Sainte-Catherine, à l’âge où l’on meurt comme on s’endort, au milieu d’une phrase sur le temps qu’il ferait.
Pour faire l’épouvantail, on prit ce qu’on avait : un manche de râteau cassé, une latte de barrière, une brassée de paille de l’avant-dernière moisson. Et pour l’habiller, on décrocha du clou de l’étable le vieil habit d’Élie, un habit de gros drap brun, reprisé aux coudes par trois hivers de veillées, avec un unique bouton de corne à la place du cœur. On y ajouta son chapeau de feutre, qui avait la forme de toutes ses pluies.
On lui fit les bras ouverts, comme c’est l’usage. Puis on redescendit vers la ferme, et l’épouvantail resta seul, debout dans le vent, avec le champ fraîchement semé couché à ses pieds comme une bête confiante.
Il faut dire ici ce que personne ne sait : un épouvantail entend tout, comprend tout, et ne peut rien. Celui-ci le découvrit dès le premier soir. Il ne savait ni marcher, ni chanter, ni fermer les bras. Il ne savait que tenir.
— Eh bien, se dit-il, je tiendrai. Il paraît que c’est mon emploi.
Son emploi, on le lui avait donné sans lui expliquer : faire peur. Il s’y appliqua de son mieux, c’est-à-dire en restant là.
Les 86 % restants sont encore dans l'encrier.
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