L'Étoile du Lac Miroir
Il existait, dans les replis oubliés de la forêt de Brocenne, un lac que les anciens du village appelaient le Lac Miroir. Non pas parce que ses eaux reflétaient le ciel avec une fidélité parfaite, bien que ce fût le cas, mais parce qu’on prétendait, dans les veillées où le vin réchauffait les âmes et délâchait les langues, qu’il possédait la propriété singulière de montrer à ceux qui se penchaient sur sa surface non pas leur visage du moment, mais le visage qu’ils auraient à l’heure de leur mort. Cette légende suffisait à tenir les villageois éloignés de ses rives, et la forêt avait repris possession de ses abords avec cette souveraine tranquillité que seule la nature sait conquérir sur la peur des hommes.
Les arbres qui entouraient le lac étaient d’une espèce inconnue des botanistes du voisinage. Leurs troncs, d’un gris nacré presque lumineux, montaient droit vers le ciel comme des colonnes de quelque temple antédiluvien, et leurs feuilles, étroites et longues, frémissaient sans cesse en chuchotant une musique basse que le vent ne semblait pas à lui seul pouvoir expliquer. Des fleurs d’une pâleur bleutée pendaient en grappes le long de leurs branches, exhalant un parfum de miel sauvage et d’eau profonde, et la nuit, ces fleurs émettaient une lueur très douce, presque imperceptible, qui donnait au lieu l’apparence d’un songe dans lequel on aurait marché les yeux ouverts. Le lac lui-même n’était jamais tout à fait immobile.
Même par les nuits sans vent de l’été, sa surface ondulait légèrement, comme soulevée par une respiration venue de ses profondeurs, et l’on voyait parfois, depuis la berge, des formes allongées passer lentement sous les eaux, trop grandes pour être des poissons, trop fluides pour être des rocs. Les nénuphars qui le couvraient par endroits avaient des fleurs d’un blanc irréel, presque bleu-blanc, avec en leur centre une poudre dorée qui, la nuit, brillait à la façon de petites lunes posées sur l’eau noire. C’est dans ce lieu que vivait Théodore. Théodore Vasseur avait cinquante-deux ans et la mélancolie tranquille des hommes qui ont beaucoup aimé et beaucoup perdu. Il était garde forestier depuis trente ans, et sa cabane se dressait à quatre cents mètres du lac, dans une clairière que les années avaient emplie d’un jardin sauvage où poussaient en désordre des roses, des digitales et des herbes folles.
Sa femme était morte d’une fièvre printanière dix ans auparavant. Ses deux filles avaient quitté la forêt pour la ville, comme toute la jeunesse de ce temps. Il lui restait un chien, Brume, vieux et sourd, qui dormait la plupart du jour sur le seuil de la porte, et la forêt, et les bêtes, et le silence. Théodore ne croyait pas aux légendes du lac. Il avait trop souvent marché jusqu’à ses rives pour les missions ordinaires de sa charge, délimitant les zones protégées, signalant les arbres malades, chassant parfois les braconniers qui venaient y tendre des collets pour les renards. Il s’était penché sur sa surface sans y voir autre chose que son propre visage vieilli, ses tempes grises, ses yeux couleur d’automne.
Mais il aimait ce lac d’un amour inexplicable, ce genre d’amour qu’on porte aux endroits qui ressemblent à ce qu’on a de plus secret en soi. Ce soir de juillet était d’une chaleur rare. Théodore avait emmené son tabac et son carnet sur la berge, avec l’intention vague d’écrire quelques lignes, habitude qu’il avait prise après la mort de sa femme pour ne pas laisser le silence devenir trop lourd. La nuit tombait avec lenteur, comme si elle hésitait à éteindre tant de beauté. Le ciel au-dessus du lac était d’un violet profond dans lequel les premières étoiles perçaient une à une, timides et brillantes, comme des yeux qui s’ouvrent après un long sommeil.
Il regardait le ciel et fumait, le carnet fermé sur ses genoux, car les mots refusaient de venir, ce soir-là. Brume dormait en arrière de lui, couché dans les herbes hautes, et sa respiration régulière se mêlait au frémissement des arbres. Théodore avait ce bonheur modeste et sans prétention des solitaires qui ont appris à trouver leur paix dans les choses simples : l’air du soir, le reflet des étoiles sur l’eau, le grincement d’une grenouille dans les joncs.
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