L'Été des Bêtes Douces
Le béton fleurit sous les pieds nus des princes,
Les tours sont des arbres que l’on n’a jamais cueillis,
Et chaque cage d’escalier garde une province
Où les garçons inventent leurs propres paradis.
Sur le bitume chaud naissent des créatures —
Mi-lions mi-enfants, couronnés de survêt blanc,
Ils rugissent fort pour cacher leur blessure,
Leur griffe est une plume qu’on retourne en sang.
La mère étend le linge entre deux mondes étranges,
Les draps comme des ailes battent contre le ciel,
Elle est la seule tour qui ne penche ni ne change,
Son silence est une prière, son regard, du miel.
L’été ici transforme les murs en chrysalides,
Les graffitis poussent comme des champignons bleus,
Sous chaque capuche dort un papillon livide
Qui rêve d’une ville où il serait un dieu.
On fait le dur, on fait le loup, on fait l’orage,
Mais le soir, sur le banc, quelqu’un chante tout bas —
Une voix de gamin qui traverse le carnage
Et dit qu’il y a un chemin, là, par là-bas.
La jungle ici s’appelle le quatre-vingt-treize,
Ses lianes sont des fils électriques tendus haut,
Et ceux qui veulent vivre apprennent cette thèse :
Grandir, c’est traverser le feu sans en faire un mot.