YOSTORIL'Autre Finalede Berlinpar Michael
Nouvelle · 25 min de lecture

L'Autre Finale de Berlin

Michaelpar Michael
Publiée 11 juillet0 encre

Je m’appelle Marc Ferrand, je vends des cassettes et des vieux DVD dans une boutique de la rue des Panoramas, à Paris, et je vais vous raconter une chose qui ne s’explique pas, et que je n’ai racontée à personne parce que les gens auraient cru que j’étais devenu fou, ou que j’avais trop bu, ou les deux. Cela concerne un match de football. Je précise tout de suite que je ne suis pas fanatique de ce sport — j’y suis même plutôt indifférent — mais ce qui m’est arrivé cette nuit-là m’a rendu, pour ainsi dire, malade de football, malade d’une manière que je ne saurais définir autrement que par le mot obsession.

Tout a commencé un soir de novembre, un lundi, je crois, parce que la boutique était fermée et que le lundi je fais mon inventaire seul, dans le silence de l’arrière-boutique où s’entassent des cartons de VHS que plus personne n’achète. J’étais tombé, en fouillant une caisse récupérée chez un collectionneur décédé — un certain Aldo Ferretti, dont la famille avait vendu le fonds sans même trier —, sur une cassette sans étiquette, simplement griffonnée au marqueur : Berlin, 9 juillet. Rien d’autre. J’ai pensé à un enregistrement personnel, un mariage peut-être, une fête de famille filmée au caméscope. Je l’ai glissée dans le vieux magnétoscope que je garde pour tester la marchandise, par habitude professionnelle plus que par curiosité véritable.

C’était la finale de la Coupe du monde 2006. Je le sus dès les premières images, au maillot bleu, au stade illuminé, à la voix du commentateur qui, je m’en souviens avec une precision qui m’étonne encore, disait : Et voici l’heure de vérité pour cette génération de champions du monde. J’avais vingt-deux ans en 2006, j’avais suivi cette finale comme tout le monde, dans un bar bondé de la place de la Bastille, et j’avais en mémoire, comme chacun en France, l’image du coup de tête de Zidane sur Materazzi, l’expulsion, la sortie du terrain sans un regard vers le trophée, la défaite aux tirs au but. C’était gravé, cela faisait partie de notre histoire commune, une blessure que tout le monde connaissait sans avoir besoin d’y repenser, comme on connaît la date d’un armistice.

Or, sur cette cassette, à la cent dixième minute — je vérifiai plus tard, avec une fébrilité que je peine à décrire —, Zidane et Materazzi se dirigèrent l’un vers l’autre après une phase de jeu anodine, échangèrent quelques mots que je ne pus entendre, et Zidane sourit. Un sourire large, sincère, presque fraternel. Il posa la main sur l’épaule de l’Italien, dit encore quelque chose, et les deux hommes repartirent chacun de leur côté sans qu’il se fût rien passé d’autre. Le match se poursuivit. Les tirs au but eurent lieu — je le vis, incrédule, la main crispée sur la télécommande — et la France l’emporta. Zidane souleva la coupe. Le commentateur, dont la voix me sembla soudain différente, sans que je pusse dire en quoi précisément, s’écriait des mots de gloire, de consécration, d’apothéose.

Je restai un long moment devant l’écran qui affichait la neige, cette neige électronique des cassettes qui arrivent à leur terme, sans bouger, sans même éteindre le magnétoscope. Je me disais : c’est un montage, un trucage, une plaisanterie d’un fan désœuvré qui aura recomposé la scène image par image pour se venger d’une défaite qu’il n’avait pas su digérer. Cela se fait, je le savais, il existe des logiciels, des amateurs habiles. Mais le geste de Zidane, ce sourire-là, avait une qualité que je ne sus nommer sur le moment et qui me revint plus tard, cette nuit, alors que je tentais de dormir : une qualité de vérité. Ce n’était pas joué. Ce n’était pas un montage. C’était filmé comme on filme ce qui a réellement eu lieu, avec cette texture particulière, cette hésitation de la caméra, ces plans qui bougent avec la foule et non selon un scénario.

Le lendemain, en ouvrant la boutique, je fis ce que n’importe qui aurait fait : je cherchai sur internet des articles sur la finale 2006, pour vérifier, pour me rassurer, pour dissiper ce malaise qui m’avait suivi jusque dans mon sommeil. Et voilà où les choses commencèrent à devenir proprement insensées. Tous les articles, toutes les archives, tous les résumés que je pus trouver racontaient exactement ce que j’avais vu sur la cassette. La France championne du monde.

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