Celui Qui Sait le Premier
Cinq heures dix. L'appareil bat sa mesure de fer, et Fernand Bouvier, employé aux télégraphes depuis dix-neuf ans, écrit sous la dictée du fil. Il n'a pas besoin de relire. Ses mains savent avant lui, et c'est pour cela qu'il a le temps de comprendre pendant qu'elles finissent.
Dehors, la rue est encore noire. Le boulanger tire son rideau. Une femme secoue un tapis à sa fenêtre, avec l'humeur ordinaire d'un lundi. Ils ne savent pas. Il est cinq heures onze, et pour deux heures encore, la ville va continuer d'appartenir à hier.
Il reste assis, la feuille à la main. Il n'y a rien à faire de plus : porter la dépêche, ce sera la donner ; et la donner, ce sera la perdre.
Alors il s'accorde une minute. Une seule. La dernière minute d'un monde où il est le seul homme de Nancy à savoir que la guerre est finie.